8 Avr, 2022

Témoignage : Delphine de Surrel, Médecin spécialiste en Santé au Travail

Delphine de Surrel AST Grand Lyon

Delphine de Surrel est Médecin spécialiste en Santé au Travail et travaille pour l’AST Grand Lyon, un des services de santé au travail de la Métropole lyonnaise qui veille sur la santé et la sécurité des salariés, et accompagne les entreprises dans leurs démarches d’évaluation et de maîtrise des risques professionnels.

Elle est également investie dans l’Association Second Souffle Soignant, une association qui œuvre pour prévenir l’épuisement professionnel des soignants et des étudiants en filière de santé.

🎤 Pouvez-vous nous présenter les principales fonctions d’un médecin du travail ?

Le médecin du travail conduit des actions de santé au travail pour préserver la santé des travailleurs tout au long de leur parcours professionnel. Il a un rôle essentiellement de prévention pour éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail, notamment en surveillant leurs expositions professionnelles, les conditions d’hygiène au travail, les risques de contagion et leur état de santé.

Cette action se traduit principalement par les consultations : visites d’embauche, de reprise après arrêt de travail, visite de pré-reprise pendant l’arrêt de travail (c’est une visite médicale très importante qui sert à analyser la situation et préparer le retour à l’emploi), mais aussi les nouvelles visites à mi-carrière (pour les plus de 45 ans) et de fin d’exposition (ou fin de carrière) qui viennent d’entrer en vigueur le 31 mars 2022.

Le médecin a aussi un rôle très important de conseil auprès des employeurs, qui prend notamment la forme d’études de postes, d’évaluation des risques et d’actions collectives de prévention.

 🎤 Que vous évoque le terme « fragilité » rapporté au monde de l’entreprise ?  Quelles sont les situations de fragilité que vous rencontrez et accompagnez ?

Le terme de fragilité est très délicat à utiliser en entreprise, il est connoté « négativement » et fait peur et je ne parlerai pas de fragilité en tant que telle mais plutôt de “situation particulière de santé”.

Cependant, c’est bien une réalité du monde de l’entreprise, avec des salariés qui vivent une « situation particulière de santé », ponctuellement ou bien à plus long terme. Ces situations peuvent être dues à des facteurs externes au travail (par exemple une maladie chronique, un accident de la route, un cancer,…) ou bien directement liés à l’exercice de leur métier (maladie professionnelle, un accident du travail, épuisement au travail…).

Dans tous les cas, cette « situation particulière de santé » va avoir des conséquences sur la vie professionnelle du salarié et c’est le rôle de la médecine du travail d’accompagner le salarié et l’employeur à trouver des solutions compatibles avec cette nouvelle situation.

La période de crise sanitaire que nous avons vécue ces 2 dernières années a été malheureusement propice au développement des risques psycho-sociaux (RPS) : difficulté à séparer vie professionnelle et vie personnelle du fait du télétravail, niveau d’anxiété important au regard des objectifs à tenir, de la peur de tomber malade ou de contaminer ses proches, un manque de travail en collectif, de coopération…

Ce contexte a touché aussi bien les managers que leurs collaborateurs. Il s’agit finalement peut être d’une opportunité pour que les acteurs de l’entreprise se rendent compte que tout le monde est vulnérable, qu’il faut affronter cela et travailler ensemble à la prévention et aux solutions d’aménagement.

 🎤 Quel est selon vous le rôle de l’entreprise selon vous dans la prise en compte des fragilités des collaborateurs ?

L’entreprise a plusieurs rôles à jouer, d’abord pour éviter ou anticiper les situations difficiles :

  • Connaître et « affronter » les situations particulières de santé : cela passe par le dialogue, l’écoute, ainsi que la formation (quels sont les facteurs de risque, quels sont les différents types de handicap et leurs conséquences sur les conditions de travail, comment en tenir compte dans le quotidien…)
  • Donner de la latitude aux managers intermédiaires : en les formant aux RPS par exemple mais aussi les sensibiliser aux différents types de handicap (y compris ceux qui sont « invisibles »). Mais aussi en leur laissant de l’autonomie pour aménager ponctuellement ou durablement les conditions de travail de leurs collaborateurs, en soulageant les objectifs d’une personne quand c’est nécessaire.

Quand une situation est avérée, que ce soit un épuisement au travail ou une maladie, l’entreprise doit être en mesure de :

  • Mettre en place les conditions du dialogue et d’échange, sans jugement et de manière bienveillante pour qu’une solution soit trouvée pour la personne concernée, et définir avec l’ensemble des parties prenantes (RH, management, salarié) les conditions de travail qui seront adaptées.
  • Réfléchir sur le plan collectif aux facteurs de risques professionnels afin d’éviter que d’autres salariés puissent être touchés

Mon expérience de médecin me permet de dire que de nombreuses situations délicates auraient été évitées ou plus facilement solutionnées si une communication fluide entre les acteurs avait été mise en place.

L’entreprise peut aussi proposer à son collaborateur des accompagnements par des acteurs externes. Le salarié peut également faire une demande de son côté. Notamment, un parcours d’accompagnement peut être adapté quand un salarié a besoin de reconstruire un nouveau projet professionnel plus compatible avec sa situation de santé. Cela l’aide à bien identifier ses motivations, ses besoins, ses compétences, ses talents et définir un projet qui lui corresponde.

Quand on a vécu une maladie, un accident, il faut parfois« faire le deuil » de son métier ou de certaines conditions de travail. L’accompagnement peut aussi être bénéfique pour prendre du recul, se remettre en question et prendre la décision de « changer d’exposition au risque », par exemple rester dans le même métier mais changer de milieu professionnel, de secteur d’activité, d’entreprise.